Récit d'un habitant

 

L’an mil huit cent soixante treize, le vendredi 6 Juin, une inondation a causé de nombreux ravages dans cette commune. Dès midi, une chaleur suffocante accablait les habitants, et dans le lointain on entendait le grondement du tonnerre ; le ciel commençait à se couvrir de nuages noirs. Vers trois heures un orage épouvantable éclatait sur la commune et les environs ; l’atmosphère était lourde et embrasée, et les éclats formidables du tonnerre portaient partout la terreur.

L’orage, venant du nord, avançait très lentement, il ne faisait pas de vent. A peine avait-il quitté notre territoire, que deux autres non moins épouvantables lui succédèrent à peu d’intervalle, apportant avec eux une quantité considérable d’eau dont une faible partie tomba sur cette commune et l’autre partie s’effondra sur les territoires de Margny et Janvilliers, dont les pentes se dirigent sur la Verdonnelle.

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La Verdonnelle

A six heures du soir, le dernier orage commençait à s’éloigner, lorsque la rivière commença à grossir et à charrier des bûches, des arbres en moins d’un quart d’heure, elle s’éleva au-dessus de ses bords et se répandit dans les prés. Les enfants étaient encore dans les classes : ils n’avaient pu repartir. Lorsque l’instituteur vit l’eau se répandre dans les prés, renverser les murs du jardin de M. Millé, et envahir son jardin, il descendit au bas pour se rendre compte de la situation, mais à peine était-il descendu que l’eau entrait dans la maison commune par les deux portes.

Aussitôt, il cria aux enfants de descendre au plus vite. Quelques voisins notamment MM. Talon, Blaise, Lamotte, Lavérie, Rogé Auguste, Rogé Ernest, Planson Courtois, Durocher Louis et l’instituteur passèrent les petits enfants dans leurs bras, les plus grands passèrent dans l’eau. Ce sauvetage dura à peine cinq minutes et déjà ces hommes avaient de l’eau jusqu’à la ceinture. La femme de l’instituteur, Madame Varinet, qui fut sauvée après les enfants, fut portée sur la route par M. Lavérie. On emporta tout ce qu’on put du mobilier de l’instituteur : il n’y eu que les lits qui purent être sauvés ; le linge et les habits, renfermés dans une armoire qui se trouvait dans la chambre contiguë à la mairie, ne purent être mis en lieu sûr. Les archives de la mairie ne purent non plus, faute de temps être mises en sûreté, car les personnes qui étaient encore dans la maison avaient de l’eau jusqu’aux épaules. Il fallut bientôt quitter la maison commune après avoir fermé toutes les portes et toutes les fenêtres.

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La première école qui fut inondée

 

Aussitôt que les enfants furent sauvés, M.M. Blaise, Talon, Lavérie, Lamotte Planson, voyant que l’eau gagnait les bâtiments des sieurs Blaise, débitant, Talon et Planson, allèrent porter secours de ce côté ; pour livrer passage à une plus grande quantité d’eau, ils abattirent les murs de soutènement qui se trouvent à droite de la rivière ; mais malgrè cela les eaux se jetèrent avec impétuosité contre les bâtiments des sieurs Talon et Planson et en firent écrouler une grande partie. M. Planson Alexandre, fermier de M. Rondeau se trouvait sur un de ces bâtiments, sa femme était un peu au-dessous, sur le côté et sur un tec à porc dans un poulailler et assez près de son mari. L’eau augmentait toujours et déjà elle parvenait jusqu’aux pieds de cette femme ; son mari qui se voyait un peu plus élevé, lui tendit la main pour qu’elle vint près de lui, mais au même moment le bâtiment s’écroula et entraîna dans ses débris le malheureux fermier qui fut frappé mortellement. Qu’on juge des angoisses de la pauvre femme qui venait de voir son mari entraîné par les eaux et qui croyait à chaque moment voir le bâtiment où elle se trouvait s’écrouler sous ses pieds ! Presque au même instant, le plus jeune de leurs enfants, couché dans leur lit était entraîné avec la laresse de la maison d’habitation. Alors, cette malheureuse femme, s’armant d’un courage et d’un sang-froid rares, parvint en se cramponnant aux murs à gagner le toit au-dessus d’elle, et alla regagner par une petite fenêtre le grenier de la maison d’habitation où elle trouva Madame Veuve Oudot, ouvrière qui cousait chez elle. Mais là, elles n’étaient guère plus en sûreté, le bâtiment était à moitié démoli, jusqu’un jeune homme, le sieur Bellier Eugène qui s’était déjà signalé dans le sauvetage des enfants, prit son porte-monnaie et le remit à Madame Bertrand, en lui disant : « Si je ne reviens pas, remettez le à ma mère » ; puis il avança résolument dans l’eau, parvint à se maintenir contre la muraille, passa par une fenêtre et sauva ainsi les deux femmes ; à ce moment l’eau commençait à baisser.

D’autres sauvetages se présentaient de nouveau, les bestiaux n’avaient pu être sauvés. Les chevaux des sieurs Planson et Talon étaient dans l’eau, mais ils ne furent pas noyés, ayant pu conserver leur tête hors de l’eau. Quelques moutons de M. Planson furent noyés ; on en sauva un plus grand nombre.

En une heure et demie la rivière était rentrée dans son lit ; on put alors aller voir dans l’écurie de M. Cuissot, fermier, ce qu’étaient devenus 2 chevaux et un bœuf qui s’y trouvaient : ces trois animaux furent noyés.

On s’empressa aussitôt d’aller à la recherche des victimes, et le sieur Jacob Durocher de Fransauges découvrit le cadavre du sieur Planson, le pied accroché dans une branche, au-dessus du glacis du moulin du grand Fossé, à l’entrée de l’île. Ce ne fut que le lendemain que le corps de l’enfant fut retrouvé, chose étrange, à un mètre de l’endroit où le père avait été retrouvé.

Outre les personnes énumérées ci-dessus, d’autres accoururent des hameaux voisins pour porter secours, et le lendemain ils aidèrent les inondés à approprier leurs demeures, les femmes vinrent laver leur linge. – Mais si plusieurs ont fait plus que le devoir en secourant les inondés, d’autres se sont fait remarquer par leur peu de zèle à porter secours ; par exemple un habitant de Violaine regardait les bras croisés sauver les bestiaux du défunt Planson ; on le pria d’aider ; mais il répondit qu’il ne voulait pas se mouiller ; alors un des sauveteurs le poussa dans l’eau, et il lui fallut travailler de gré ou de force.

Une des autorités communales même s’est fait beaucoup remarquer : l’adjoint Fournier Etienne de Courbouvin, vint aussitôt l’orage voir après son enfant, et arriva au moment où l’eau commençait à se retirer , où l’on avait besoin d’une direction pour le sauvetage ; le Maire était occupé à sauver les bestiaux et le mobilier du sieur Grandjean Louis à la Buissonnerie. M. l’adjoint eut probablement peur de l’eau et retourna à Courbouvin où l’eau certainement ne pouvait pas aller l’atteindre, et on ne le vit pas à Verdon les jours suivants, aider les inondés à retirer la vase qui encombrait leurs maisons.

L’eau s’était élevée dans la maison commune à 1 m 85 ! Les dégâts le long de la rivière étaient considérables, les prés étaient remplis de gravier, des champs étaient ravinés ; des jardins à la Bocquetterie furent détruits complètement. Le pont de la Bocquetterie fut emporté.

Après une visite de M. le Contrôleur une réduction a été accordée pour les propriétés endommagées et une souscription a eu lieu à Montmirail en faveur des inondés.